
Elle a changé d’humeur. A cause de moi. Son beau sourire s’est effacé, une moue boudeuse le remplace. Elle pousse un long soupir, presque une plainte. Elle a les yeux dans la vague, comme si souvent. J’hésite à lui parler car je me doute qu’elle ne répondra pas. Elle s’est encore plongée dans ce mutisme qui m’agace tant. Elle se lève, prend une tasse qu’elle remplit d’eau et l’enfourne dans le micro-ondes. Une minute s’écoule, puis deux. Silence oppressant. La sonnerie du four la fait sursauter. Elle sort la tasse, y fait glisser deux morceaux de sucre et s’assoit par terre. Elle tourne sa cuillère avec frénésie ce qui a le don de m’exaspérer. J’aimerais me lever, lui extirper la tasse et la cuillère des mains mais ce serait le déclenchement d’une crise que je cherche à tout prix à éviter. Tout comme elle d’ailleurs. Ce thé, c’est le prétexte qu’elle a trouvé pour ne pas exploser. Elle sirote sa boisson brûlante en soufflant dessus. J’arrache les peluches de mon pull, faignant d’avoir l’air détaché. Pourtant je suis aux aguets : j’écoute sa respiration, je guette le bruissement de sa robe. J’attends qu’elle déborde. Le moment va bien finir par arriver. De toute façon, elle a beau essayer de se contenir, elle craque à chaque fois. Seulement je ne veux pas être l’élément déclencheur. Si je ne bouge pas, elle s’énervera toute seule. Aucun de nous deux n’ose ouvrir la bouche.
Elle me fixe de son regard assassin, pose la tasse sur le carrelage et se lève. Elle se met à fouiller dans l’armoire, en sort des piles de vêtements qui penchent autant que la tour de Pise. Elle attrape son sac à main et en sort un paquet de camel.Elle allume une cigarette et va s’asseoir sur la fenêtre. Elle a vraiment décidé de tout faire pour m’agacer ce soir. Elle regarde la pluie tomber et moi je suis toujours assis sur le canapé. J’attends. Je pressens l’orage. La tempête va éclater dehors mais aussi chez moi. L’atmosphère est moite, électrique. Elle a fini sa cigarette. Elle en allume une deuxième. Je me retiens pour ne pas l’engueuler. Je donne une caresse à notre chat qui miaule pour en obtenir davantage. Elle tourne la tête un court instant et se remet à fixer l’horizon. Elle sort un élastique de sa poche et s’attache les cheveux en queue de cheval. Elle descend de son perchoir et jette le paquet de cigarette sur le tapis. Le chat a la mauvaise idée de se mettre en travers de son chemin en miaulant. Elle lui flanque un coup de pied et se met à pester, lui criant de dégager. Je la regarde interloqué et lui rappelle que l’animal n’y est pour rien. Elle part dans la chambre et revient avec son gros sac de voyage dans lequel elle balance les piles de vêtements. Elle a entamé son manège. Cette fois-ci la scène sera plus recherchée, plus impressionnante. On dirait qu’elle a décidé de peaufiner l’acte, ma tragédienne. Ses mouvements sont brefs mais assurés, décidés. Elle se laisse emporter par sa colère sauf que là elle va trop loin. Dans quelques heures elle se jettera dans mes bras en m’implorant de la pardonner mais il me faudra du temps parce qu’elle commence à me fatiguer. On se réconciliera encore cette fois et ça terminera sous la couette.
Une porte qui claque me tire de mes pensées. Elle s’est enfermée dans la salle de bain. Elle en ressort au bout de dix minutes qui m’ont semblées interminables. Elle s’est changée, elle a troqué son short noir contre ce jean moulant qui m’excite tant et son tee-shirt rose contre son pull en cachemire noir. Elle s’est maquillée, les paillettes de ses yeux accrochent la lumière tamisée du salon. Elle est belle. Elle glisse ses pieds dans ses converses délavées et s’abstient d’en faire les lacets. Elle m’énèrve à ne rien dire. Crie bordel ! Engueule-moi ! Je ne dis rien. Elle me regarde droit dans les yeux. J’arrive à lire la tristesse dans son regard. Comment puis-je lui faire autant de mal sans le faire exprès ? C’est malgré moi, tout ça. J’ai envie de me lever, de lui faire arrêter son petit jeu ridicule, de lui dire que la pièce est terminée, que ça commence à bien faire ses conneries putain ! Mais mon orgueil m’en empêche. Et puis de toute façon elle reviendra, elle ne peut pas se passer de moi. Une femme amoureuse s’excuse toujours, même si ce n’est pas elle la fautive.
Elle a fini de faire sa valise. Elle a tout vidé et ça commence à m’inquiéter. Pour une simple scène elle n’aurait pas tout sorti vu le temps qu’il va lui falloir pour tout ranger... Elle va chercher un grand sac plastique H&M et y met toutes ses chaussures. Elle attrape sa pile de CD et de DVD qui rejoignent les escarpins, les bottes et les baskets. Elle décroche le cadre hébergeant son petit frère qu’elle avait mis dans l’entrée. J’ai une boule dans la gorge. Je la regarde faire, dépité. Pour la première fois, j’ai vraiment peur. Je comprends qu’elle ne fait pas semblant. J’ai tout gagné. Enfin, j’ai perdu plutôt. Je serre les poings, j’ai envie de cogner, de m’exploser les métacarpes. Mon ange s’envole. C’est impossible. Tout ça pour une connerie, un malentendu. C’était trop pour elle. Je voudrais lui demander pardon, lui dire que je suis un salaud, qu’il ne faut surtout pas qu’elle parte, que je serai perdu sans elle, que c’est la femme de ma vie, que je l’aime. Toutes ces choses que je ne lui ai jamais dites, ce serait l’occasion de les lui révéler. Mais je n’arrive pas à me livrer, à me confier, à lui montrer mon amour. Elle a fini de regrouper ses affaires. Elle s’agenouille et appelle Coton, notre chat. Il s’approche timidement, refroidi par la violence du dernier contact avec sa maîtresse. Elle avance vers lui à quatre pattes et le prend dans ses bras. Elle lui caresse le menton et lui fait des bisous sur la tête. Pas rancunier, l’animal se met à ronronner comme un moteur fonctionnant aux câlins. Elle se met à pleurer et lui demande pardon pour toute à l’heure. Son maquillage coule et elle a les yeux tout noirs, comme souvent. Elle serre fort Coton dans ses bras. J’aimerais être à sa place, sentir la chaleur rassurante de son corps contre moi, l’entendre me murmurer des mots doux. Je n’ai droit qu’à un regard triste, sinistre. Elle repose le chat et se relève. Je me rends compte que je suis fou d’elle. Pourquoi ne lui ai-je jamais dit ? Il n’est peut-être pas trop tard. J’essaye de formuler des phrases dans ma tête, je ne sais pas comment commencer. J’ai tant pris l’habitude de lui dire des paroles qui la noient dans le chagrin, qui la blessent, que je ne sais pas comment m’y prendre. J’ouvre la bouche tout en fixant le tapis qu’elle va sûrement bientôt rouler parce qu’il est à elle, je rassemble mes forces pour l’implorer de m’écouter mais je n’en ai pas le temps. C’est elle qui s’est mise à parler la première. Ses mots résonnent encore en moi. Ces phrases qui ont eu l'effet d'un coup de poignard me hanteront à vie. « Ce soir tu m’as convaincue que la décision que j’ai prise était définitivement la bonne. Je porte ton enfant, jusqu’à demain. Adieu. »
Je reste abasourdi sur mon canapé, essayant d'encaisser la claque que je viens de recevoir. Je suis trop secoué pour pouvoir bouger ou dire quoi que ce soit.
Ma fierté a laissé place au regret.
Texte : Fleur de Vanille
Photo : Getty Images
3 commentaires:
Sublime. J'ai adoré lire ton texte.
A demain...!!
Une fois de plus c'est magnifique, moi qui déteste lire, je pourrai en lire encore et encore de te textes c'est tell'ment bien écrit .
Bisous Ange !
Ma petite Fleur…
Je voulais partir, changer de vie… Fuir mes peines, mes mauvaises pensées, mes putains d’illusions… Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Rien a changé, pas réellement…C’est encore pire qu’avant.
J’ai l’impression qu’il n’y a plus rien. Le travail, les cours… Et rien.
Je déteste la plupart des gens que je rencontre, les choses qui les font rire, ce qu’ils aiment…
Je fais que de me plaindre, hein ?
Je suis en cours je ne peux pas t’écrire beaucoup.
Je t’écris ou on s’appelle…
Plein de bisous
Tu me manques Mademoiselle Liberté…
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